
Titulaire d’une licence de germanistique de la Sorbonne, et également d’une licence de l’INALCO en Langue albanaise et Civilisations des Balkans et actuellement étudiante en master d’Etudes Européennes à Fribourg, Adelina Kuki est à l’origine d’une idée de projet voulant intégrer l’enseignement de l’albanais dans les branches à option du gymnase.
En quelques mots, pouvez-vous nous dire en quoi consiste votre initiative ?
Cette mesure aurait notamment pour finalité d’enseigner la langue albanaise, afin de pouvoir estimer mais également valoriser les compétences linguistiques de chacun, en introduisant l’enseignement de cette langue, comme le sont déjà d’autres langues, pourtant non nationales. Elle permettrait ainsi que le savoir soit récompensé et offrirait également une estimation plus juste des compétences sur le marché du travail.
Les jeunes étant au gymnase sont en quelque sorte déjà dans un début de réussite scolaire, pourquoi alors ne pas vouloir intégrer cette initiative plus tôt dans le cursus ?
Idéalement on espère effectivement pouvoir voir une telle mesure s’étendre a toutes les institutions scolaires sans distinction aucune, néanmoins sa mise en place exige une telle coordination, ce qui explique pourquoi dans les débuts, il serait préférable de se concentrer sur une école pilote, puis un canton pilote et ainsi de suite, afin de s’assurer de la véracité du succès d’un tel projet.
Comment expliquez-vous que certaines langues comme le russe, le chinois, l’espagnol ou le japonais sont déjà enseignées lors de cours à option et que ce ne soit pas le cas pour l’albanais qui est pourtant la deuxième langue étrangère la plus parlée en Suisse ?
La société a en règle générale une vision économiste de l’enseignement. Elle tend à répondre à une théorie libérale dirigée par le marché de l’offre et de la demande. Prenons le cas du chinois. Aujourd’hui, les délocalisations des entreprises en direction de la Chine sont de plus en plus nombreuses et énormément d’importations viennent de ce pays. Les études placent déjà dans 10 ans, le chinois en pôle position avant l’anglais, concernant la langue la plus parlée. Les lobbys jouent de ce fait un grand rôle. D’ailleurs, aujourd’hui, de nombreux professeurs se battent pour préserver l’enseignement du latin, qui est souvent menacé dans de nombreux gymnases. Une langue morte certes, mais un symbole de la langue mère. Le manque de coordination entre les différents acteurs de la communauté fait défaut chez les Albanais et cela conduit en conséquence à une difficulté à défendre ses intérêts, ceux de la langue et au final les leurs.
Rappelons-le, la Suisse ne dispose pas de ministère de l’enseignement et donc chaque canton dispose de marges de manœuvres assez larges dans le choix des cours à proposer, ceci dit, la Confédération fixe un certain cadre à respecter pour que la maturité soit reconnue. Quel poids aura donc ce cours à option dans un programme déjà bien établi et structuré au niveau des notes pour l’obtention du diplôme ?
La Confédération ne constitue pas un frein à cette initiative. Dans le cadre de la maturité, on prend en compte les cours étant obligatoires et ceux qui ne le sont pas. Actuellement, on donne la possibilité aux élèves de choisir quelques branches à option parmi plusieurs sur une liste. Il suffirait donc d’ajouter l’albanais à cette dernière. Cette note serait ensuite tout simplement incorporée à la moyenne selon le coefficient accordé aux branches à option. Il suffit alors de prendre en exemple ce qui est déjà fait pour les autres langues comme le chinois ou le russe.
De quelle manière sera fixé le programme de cours ?
A l’exemple des différents standards internationaux pour les cours d’allemand et d’anglais, il faudra établir différents niveaux de langue et faire une distinction sur la matière à enseigner à savoir l’orthographe, la conjugaison et la grammaire. Après, bien évidemment, il faudra mettre l’accent sur les deux modes d’expression que sont l’oral et l’écrit. Le but étant au final de donner un niveau de connaissances valorisant les compétences.
Est-ce que cette option sera ouverte à toutes les communautés ou seulement aux Albanais ?
L’objectif de cette initiative est de rendre accessible la langue albanaise à tout ceux qui le désirent et que celle-ci soit reconnue comme une langue à part entière en Suisse. La réponse est donc oui. Par contre, il faudra créer des niveaux de cours afin de donner la possibilité à chacun d’évoluer selon ses connaissances. C’est ce qui est entre autre fait à l’INALCO, Institut universitaire à Paris, lequel propose déjà de se spécialiser en littérature, en dialectologie et langue albanaise.
Plusieurs associations albanaises à travers toute la Suisse proposent déjà des cours en albanais et ceci dès la première primaire jusqu’à la fin de la scolarité obligatoire. Cette initiative ne risque-t-elle donc pas de créer une concurrence ou de discréditer les cours délivrés par ces associations ?
L’initiative n’est en aucun cas un moyen de piéger ou de concurrencer les associations mais plutôt un moyen de les valoriser et de donner envie aux jeunes d’aller aussi chez elles pour apprendre la langue. La finalité est ainsi la même mais un autre but est rajouté. C’est-à-dire valoriser les compétences à travers la reconnaissance de la discipline dans les gymnases. Comme je l’ai dis précédemment, évaluer le niveau de connaissance valorisant les acquis linguistiques. Beaucoup de jeunes parlent couramment l’albanais mais qu’est ce qui permet d’évaluer leur niveau réel ? A mon avis, c’est la capacité d’être opérationnel aussi bien à l’écrit qu’à l’oral et de pouvoir retranscrire la pensée par des propos clairs. Actuellement, cela n’est pas le cas pour beaucoup d’Albanais ayant grandi ou étant nés en dehors du pays d’origine, ce qui en plus de la frustration apportée, peut constituer un frein psychologique et avoir un impact néfaste également sur le marché du travail.
Certains pays comme la France, la Belgique et l’Allemagne disposent déjà d’un programme tel que celui-ci, pouvez-vous nous en parler ?
Effectivement. En France par exemple, six mois avant de passer le bac, un bac blanc est organisé pour tester les connaissances des élèves. A ce moment, ces derniers ont la possibilité de choisir pour le vrai bac une option dans une liste, où plusieurs propositions sont répertoriées, et l’albanais y figure. Chaque branche a bien sûr un coefficient différent dans la note finale et celles à option ont une valeur moindre. D’ailleurs, pour faire un lien avec votre question précédente, en France cela fonctionne très bien et ne crée aucun problème avec les associations.
Qu’est-ce que ce cours à option apportera de plus aux élèves ? N’est-ce pas uniquement un « nid à points faciles » ?
D’une part, c’est un moyen de les motiver à améliorer leurs connaissances de la langue maternelle du fait que les apprenants seront notés. Ce qui, au passage, est un moteur d’intégration non négligeable, car c’est au sein du système scolaire suisse que ces derniers souhaitent s’améliorer. D’autre part, cela permettra à la langue albanaise d’être considérée comme les autres compétences et de figurer dans les Curriculums Vitae pour que les employeurs puissent juger les candidats à leur juste valeur. Cela aura également pour conséquence de ne pas nier l’existence de la langue albanaise en soulignant qu’il n’y a pas de hiérarchisation des langues, ni même du savoir. L’intégration doit être interactive pour qu’elle soit réussie et la Suisse doit donc donner un cadre aidant et permettant de la favoriser.
Nous comprenons donc bien que ces cours ne seraient qu’optionnels et ne viseraient pas à faire passer aux élèves l’intégralité de leur maturité dans la langue maternelle, cependant, cela n’aurait-il pas pour risque de déboucher sur une forme de communautarisme ?
Cela serait le cas si l’albanais se substituait aux langues nationales mais ce ne sera pas le cas. Elle s’ajoutera seulement et ne sera donc que complémentaire.
Malgré tout cela, une question d’ordre technique se pose. Pour enseigner au gymnase, un professeur doit être titulaire d’un diplôme universitaire et d’une formation pédagogique tous deux reconnus par la confédération. Pensez-vous qu’il y a suffisamment d’enseignants capables de donner des cours de langue albanaise de qualité et remplissant ces critères ?
Grâce aux accords de Bologne, les licences en Albanie sont reconnues à l’étranger. Il suffit donc d’engager des individus en possédant une et vivant en Suisse depuis suffisamment longtemps pour connaitre la culture du pays. En ce qui concerne la formation pédagogique, il est toujours possible pour ces personnes d’en réaliser une afin d’enseigner.
Les jeunes des communautés étrangères, et parmi eux, mêmes certains étant nés ou ayant grandi en Suisse, sont plus souvent en échec scolaire. Comment expliquez-vous ce phénomène ?
Une étude sociologique en soit serait encore trop limitée pour expliquer toutes les raisons qui au jour d’aujourd’hui nous placent devant ce fait. Pour ma part, me basant sur les différentes vagues de l’immigration albanaise en Suisse, celle-ci fut souvent motivée par des raisons politiques et économiques. Ainsi ajouté au fait que les parents qui ont décidé d’offrir à leurs enfants des conditions de vie plus dignes, n’avaient eux même pas eu l’opportunité de se familiariser avec l’enseignement secondaire voir supérieur, ce qui explique leur aspiration à offrir cette chance à leurs enfants. Ainsi, originellement, et en proportion au nombre d’arrivants, faible est le nombre d’entre eux qui eut accès aux études. Dans un second point, les questions existentielles à leur arrivée mais également par la suite, était de l’ordre de la survie matérielle, ainsi inconsciemment c’est également les élèves, qui ont décidé d’écourter leurs études ou de se limiter, pour être le plus rapidement opérationnel sur le marché du travail, car la perspective d’études longues et supérieures entrait en contradiction avec cette exigence. Voici pourquoi je me permets de parler de déterminisme social même si les choses sont toujours à nuancer et ne peuvent être généralisées.
Vous me disiez plus tôt que certains jeunes souffrent de non intégration (ou intégration partielle) à la société d’accueil et que dans le cas de la communauté albanaise, on pourrait parler parfois de double non intégration. Pourriez-vous nous en dire davantage ?
La connaissance d’une langue a un rôle majeur dans ce que l’on peut appeler intégration, et le sentiment d’appartenance, même si donnée très subjective, peut fondamentalement influencer dans un sens ou dans l’autre le comportement d’un individu. Concernant la communauté albanaise d’une part, nombre d’Albanais avouent avec regret le sentiment de limitation en langue albanaise, ce qui fatalement les étiquette comme « Albanais de la diaspora ». Dans un second temps, il me semble que souvent la méconnaissance ou connaissance insuffisante de la langue albanaise, les démotivera à s’intéresser avec passion et à dévorer tout ouvrage d’histoire, d’économie, de philosophie ou de littérature en langue albanaise. Ainsi, même si la majorité des Albanais s’appellent souvent de cette appartenance et mettent en avant un patriotisme en surface, une connaissance en profondeur de notre culture n’est pas un élément dont chacun peut s’appeler. Cette méconnaissance engendrera même un détournement aux médias albanais, en faveur des médias internationaux, lesquels ne traitent que brièvement de la situation dans les pays albanophones. Ainsi cette méconnaissance précise de l’actualité et de l’héritage du savoir albanais, ont un impact direct sur ce sentiment de non appartenance et irrémédiablement de non-intégration.
De l’autre côté du miroir, c’est une méconnaissance de l’histoire et de la société suisse, à travers les emplois des médias et autres moyens, et ajouté au fait que ces Albanais se limitent et s’entêtent à s’appeler de leurs origines, (même si véritablement peu connues de manière scientifique), qui me pousse à parler d’une double non-intégration, à la société d’origine et à la société d’accueil, voilà pourquoi j’aspire à ce que l’Institution scolaire suisse intègre en son sein la culture albanaise, sans que cela n’entre en contradiction avec l’intégration, mais qu’elle y participe.
Et les parents ? N’ont-ils pas un rôle à jouer dans tout cela ?
Bien entendu. Leur prise en compte de l’apport d’une telle mesure pour une meilleure connaissance de la langue albanaise et donc une meilleure communication avec leurs enfants, mais également de l’apport de ce projet en faveur de l’intégration de leurs enfants au système scolaire suisse, exige des parents à ce qu’ils motivent les enfants en ce sens et pourquoi pas leurs expliquent à quel point, ce que connaître sa langue d’origine est une condition sine qua non pour s’appeler de l’origine albanaise.
Nous imaginons que tout le monde n’est pas forcément favorable à cette initiative, quels sont donc les arguments mis en avant par les opposants ?
Ces arguments sont de toute sorte, et le plus violent d’entre eux, pourrait être la déclaration que la communauté albanaise souhaite toujours plus participer au communautarisme au lieu d’aspirer à s’intégrer. Les opposants se demandent donc si cela est légitime et si au final cela participerait au développement économique du pays comme avec l’enseignement du chinois ou du russe. Dans un second temps, ils préfèrent aussi déclarer que c’est aux associations de s’en charger et que c’est aux étrangers de faire un effort, pour mieux s’intégrer, omettant que l’intégration est un processus interactif. L’école étant un lieu de savoir ne faisant pas de distinction d’origine ou de confession, elle a également un rôle à jouer en faveur de l’intégration et du partage du savoir.
Vous venez de l’évoquer, cet enseignement, malgré les bénéfices qu’il pourra apporter, engendrera également un coût financier et pose la question de qui devra l’assumer. Pensez-vous donc qu’il y ait des établissements ou cantons favorables à prendre ces coûts en charge ?
Si la population concernée ne formule pas l’envie d’une telle demande, il est certain qu’aucun établissement ou aucune institution ne sera prêt à prendre en charge ces coûts ou à créer ce genre de cours. Une pétition serait de ce fait des plus bien venue, non pas pour manifester une opposition, mais tout simplement pour montrer l’intérêt envers cette initiative.
En ce qui concerne les établissements ou les cantons, quels seraient les bénéfices qu’ils pourraient tirer de cette initiative ?
Les bénéfices ne se limiteraient pas aux établissements ou aux simples cantons, même si en effet, de bons résultats en option albanaise auront probablement une externalité positive sur leur volonté de s’améliorer également dans les autres matières et de participer au pourcentage de réussite scolaire de tel ou tel établissement. Les bénéfices, seraient au pays tout entier de par des échanges plus harmonieux entre communautés albanaises et suisses, car la perception de par les jeunes albanais que le système suisse intègre une mesure concrète en leur faveur et en sa faveur même, sans se sentir discriminés ou autre, les poussera inexorablement à se sentir plus intégrés et moins opposés « par principe » au système suisse. Dans un second temps, offrir aux employeurs suisses la possibilité d’avoir un référent réglementaire quand aux connaissances linguistiques de leur futurs salariés, ne peut être qu’un plus et un réflecteur de qualité.
Est-ce que certains établissements ou cantons ont déjà exprimé l’envie de mener un tel projet ?
Aucun établissement suisse ne s’est encore exprimé sur la volonté d’une telle mesure, non pas par réticence ou refus, mais justement et simplement car l’idée se devait d’émaner de la communauté albanaise, qui la proposerait. Voilà pourquoi j’espère et appelle à ce que cette mesure soit soutenue et encouragée au minimum par la communauté albanaise.
Si vous deviez maintenant donner un dernier argument en faveur de votre initiative, lequel serait-il ?
La communauté albanaise s’étend sur les différents territoires enfants de l’actuelle Albanie, mais également partout dans le monde, ainsi cette langue n’est aucunement rare et sa situation géostratégique la place au centre de l’attention mondiale. Son potentiel même si non encore exploité pourrait très certainement en faire, dans un futur plus ou moins proche, un partenaire plus qu’important dans les relations politiques, économiques de commerce, et surtout dans les échanges culturels. S’appeler de l’Albanité, et pouvoir partager nos richesses culturelles avec les Suisses, exige notamment d’avoir une connaissance même si minimale, correcte de sa langue, surtout si l’opportunité nous est offerte par le pays d’accueil. Et cela est dans l’intérêt de la Suisse et de son image de pays international que d’intégrer une telle mesure intégrante.
Interview réalisée par
Blerim, administrateur
1. 07/09/2011
Cette idée est très bonne mais impossible.. Il suffit d'ouvrir un peu les yeux et nous voyons que le système est raciste en Suisse. Déjà que la Suisse se plaint parce que "les étrangers" ne sont pas assez intégrés, ce projet empêchera l' " acculturation ".. En tout cas très bonne idée dans le cadre privé ! Merci à vous!
2. 10/06/2011
Pourquoi utopique ? Pourquoi ça le serait pour l’albanais alors que ça ne l’est pas pour le russe, le chinois, l’espagnol ou le japonais ? Comme le dit si bien Adelina Kuki dans l’une de ses réponses, si nous souhaitons que cela se réalise il faut que notre communauté formule une demande de ce type et que celle-ci soit ensuite soutenue via une pétition ou par un autre procédé pour témoigner notre intérêt. Je ne dis pas que cela serait évident à réaliser mais si des communautés bien moins nombreuses que la notre en Suisse y ont droit, cela devrait également être possible pour nous. Ce n’est qu’une question de volonté d’abord et d’engagement ensuite.
Salutations
3. 09/06/2011
Je salue l'idée, mais soyons réaliste! Tout cela n'est qu'utopie!
4. 26/04/2011
Très bien l'interview je te félicite Blerim et je félicite Adelina Kuki de prendre cette initiative car pour beaucoup de personne ce n’était qu'un rêve et personne n'a pensé à aller au delà de ce rêve. Beaucoup d'Albanais connaissent des professeurs ou autre dans des secteurs influents ou dans le secteur de l'enseignement pour demander d'appuyer cette initiative. Nous avons beaucoup de parents qui ont fait des études pour être professeur mais qui ne l'utilise pas et c'est dommage ils sont très compétents.
Faudrait avoir des infos, où il faut réagir plus exactement.